Tio Manuel – Radical Blues !

Tio Manuel

Le rock’n’roll c’est de la musique mais pas seulement. Pour faire une véritable chanson qui marque les esprits, il faut bien évidemment une mélodie mais aussi et surtout une histoire.

Manu Castillo l’a bien compris, il ne souhaite pas faire de chansons « à moitié », amputées de tout sens… au sein desquelles sa voix ne serait qu’un instrument de plus s’ajoutant aux guitares. La voix offre à voir, traduit des images, des ressentis, des émotions en mots, elle sert à communiquer avec celui qui écoute, à parler à son âme.

Le Président Orange a fini par mettre ses menaces et son mur à exécution. L’Arizona Dream en prend un coup. Kusturica ou Calexico l’ont mauvaise mais ravalent la poussière et fédèrent les guitares.

Une belle occasion pour Tio Manuel de reprendre les armes éblouissantes que ses précédents The Ian Ottaway Project ou Dos Tios avaient déjà magistralement fourbies. Pas de temps à perdre, la route est longue et l’ex-hobo de Wunderbach ou L.S.D a besoin de ces grands espaces, déroulés à perte de vue entre Tucson et Denver.

La voie est libre, la voix aussi, sombre, grave et chaude. Le brasero crépite, comme celui d’un dernier bivouac, de l’autre côté de la frontière mexicaine. Demain matin il faudra foncer à l’assaut des moulins, face au mur, pour quémander quelques miettes. Alors le chant monte, pour raconter ces routes, ces doutes, ces libertés perdues ou fantasmées, ces amours à retrouver ou ces rêves à débusquer.

Face au check-point grillagé se dressent d’emblée les premières mesures d’El Centro, introduction limpide d’un septième album solitaire, solidaire aussi de cultures hispanique et yankee que l’on voudrait nous faire croire antinomiques. Non sans rappeler le bitume d’une autre Road to Hell chère à Chris Rea (« El Centro, maybe the next gate to hell » s’interroge d’ailleurs le texte), The 7th Road s’ouvre ainsi sur un mid-tempo à la fois mélancolique et déterminé.

Mais nous ne sommes pas à Jéricho, les murs tiennent. Alors c’est au tour du bluesy et martelé Flamingo Blues de nous parler d’espoirs insulaires et d’ailleurs colorés. On tangue, on cabote, avec The Endless Sea d’Iggy Pop et le Joe Strummer’s spirit en guise d’horizon. Heureusement, on n’est jamais seul et l’ami Ian Ottaway revient épauler Manuel pour traduire avec toute l’âpre poésie de ses mots les souvenirs d’un Johnny Boy et d’une Skinny Girl toute en rockabilly charnel et œillades mortelles.

La collaboration fait mouche une nouvelle fois et ses braises refleurissent en girandoles. Et puis The Golden Curse retient le souffle d’une americana en slow mood pour accompagner les dernières fumerolles vaporeuses d’un Amarillo y Azul porté à bout de bras par le piano de James Leg et la solide section rythmique de Silvio Marie (basse) et Léon Téoquer (batterie).

Le voyage chamanique perdure et mystifie les patrouilles de rangers : une halte au saloon de San Jose Junction s’impose. Les guitares s’emballent et les cœurs dansent même si Andaluz nous ramène illico à l’onirisme d’un retour en terre espagnole avec les accents nostalgiques d’un Howe Gelb sentencieux.

Une évocation de la vieille Europe en invitant une autre, Manuel s’accorde dans la foulée une relecture méridionale du Love In Vain des Ruts britanniques de Malcolm Owen pour chanter l’addiction amoureuse et nous rappeler en filigrane que Babylone va bien finir par cramer. En attendant, la journée s’achève et nous n’avons pas franchi les barbelés, ceux du Mexique ou de nos existences. Mais c’est sûr, nous trouverons la route cachée, La Ruta Escondida, celle à tenter dès demain, avec le dobro de Gilles Fégeant et le violon de Melissa Cox en guise de viatique et de fiesta finale, hauts en couleurs et assurance.

On a le moral en fait. On sait que cette septième route, pavée d’intentions concrétisées et de vertus mélodiques assurées, nous emmènera loin. Elle en a la force romantique et le charme posé.

Jean-Luc Manet

 

 

 

 

Tio Manuel